Poèmes et Chansons

Le pantalon

 

Il lava son pantalon dans la mer, et le remit encore mouillé. Il prit son temps comme si le monde s'était endormi et que rien de tout cela ne s'était vraiment passé. 

La mer râlante, semblait enfin se calmer de sa colère nocturne. Elle avait rugi toute la nuit, faisant battre en retraite les nuages au petit matin. La bruine qui tombait, légère et incertaine, rendait ce moment particulièrement irréel.

  L'homme retourna sur la colline, au milieu des bruyères grises et mauves,  à l'endroit où il avait tendu des collets pour prendre des lapins. Il en avait posé quelques uns à l'entrée des trous de terrier. C'était facile, il suffisait de suivre les petites crottes noires pour les trouver. Il remarqua qu'il manquait plusieurs de ses pièges. Les lui avait t-on volé ? Il n'était plus très sûr du nombre qu'il avait laissé ni des emplacements exacts. A vrai dire, rien à cet instant n'était bien clair dans sa tête.

C'est ce qu'il ruminait ce matin là dans sa barbe. Le reste, c'était du vent...

Il se rendit chez Raoul, au café du port pour s'en jeter un, histoire d'oublier un peu le diable dans sa caboche. 

Il avait une mine grise selon Riton au zinc. "T'as encore dormi su' la plage mon cochon!" Lança-t-il d'un ton railleur, puis il ajouta : "la nuit a été longue on dirait, n'empêche qu'on t'as pas vu au turbin ce matin! L'patron va encore gueuler!"

-"Qu'il gueule..." Dit-t-il sombrement avant de s'envoyer le blanc au fond du gosier. Évitant de croiser les regards, il remit sa casquette et son mégot en place et se dirigea vers la porte. Il sentit sur son dos l’haleine bilieuse et les questions gênantes qui commençaient à naître dans l’esprit des gars. Les rats de comptoir. Les incrédules. S’ils savaient... 

Il préféra déguerpir avant que mal ne se fit.

Il ouvrit brutalement la porte du bistrot en remontant son froc lourd de l'eau de mer qui ne voulait pas sécher, et sortit en bougonnant. 

"Laisse va, dit le patron. Il aura des matins plus chantant. " Riton lâcha un rire gras suivi d'une toux sèche qui lui fit perdre son bout de clope. 

La pluie s'était arrêtée. Dans l'air épais chargé du remugle du varech, rouge comme le tabac, Nino, depuis sa fenêtre senti quelques choses dans le vent qui avait changé. Était-ce le refrain des vagues déferlantes, l'annonce prochaine de l'arrivée des grandes marées de septembre? Quand la mer généreuse dévoile ses mystères et parfois rend ses noyés. On peut s’attendre à tout. Au meilleur comme au pire.

 

GM

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La vague noire

Au café

Elle était sortie tot ce matin, malgré la bruine d'été, pour passer au marché sur la place. Elle n'avait pris par manque d'inspiration, que quelques radis, un gros pain et trois abricots un peu mou.  Pour le poisson elle irait voir Julot au port qui lui donnerait un ou deux maquereaux et les mauvaises nouvelles.  Quand l'averse se fit plus dure, elle couru se mettre à l'abri dans un café juste là en face. Le bistrot était animé, presque tous debout au bar, avec un verre de blanc ou un café noir, lisant plus ou moins le journal, se divertissant des derniers ragots du village. Des pêcheurs en ciré, des maraîchers mal fagotés et un couple d'amoureux attablé, emmêlé dans une grosse écharpe.

Elle resta assise un moment à regarder les grains de sucre sur la table de marbre noire, dans le joyeux boucan du peuple.
Finalement le patron approcha un torchon sur l'épaule et posa la petite tasse de café sur la table.
-"Ça fait longtemps que tu traînes tes guêtres dans l'coin la Sauvage. Si c'est ton marin que t'attends, tu vas l'attendre un bout d'temps. D'mande à Riton, ils sont partis pour un mois de mer les gars!" Dit-il grinçant.
-"Laisse pas trainer tes doigts trop près, tu pourrais en perdre un." Dit-elle sombrement sans quitter des yeux la fenêtre.
Il s'éloigna, ahuri, un œil s'attardant sur sa chevelure noire battue par les vents, puis retourna essuyer ses verres en ronchonnant.
Pensive, elle contempla longuement la corde de l'horizon, nébuleuse, vibrer entre ciel et mer, à travers la vitre sale, en serrant dans sa main, un petit abricot mou comme un oiseau mort. Fruit de l'amour amer et du désespoir.


GM

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La sauvage et l'abricot du désespoir

Trésors

 

Quatre mois après avoir quitté les contrées sauvages de l’ouest pour aller s’exiler sur les cimes enneigées de l’est, c’est sur un tabouret de bois rustique surmonté d’une peau de chèvre qu’elle se pose au café du coin, pour se brûler les lèvres sur une tasse en porcelaine ventrue. Le prix qu’ils se sont efforcé de mettre dans leurs meubles à inspiration scandinave fait peine, tant on a l’impression de se trouver plutôt dans un hangar à bestiaux, vide, sans vie aucune, que dans un douillet salon d’hiver. C’est dans ce grand hall froid qu’elle se remémore le temps où elle avait dû travailler la nuit dans une usine du nord de la France. Elle avait pour tâche de mettre à la chaine des vêtements sur des ceintres en métal. Sans s’arrêter. Du coucher au lever du soleil. A la lumière des néons, elle regardait les blouses flotter dans l’air poussiéreux de la blanchisserie industrielle, se mouvant tel des cadavres de femmes aplaties traversant l’espace sur un rail comme des montagnes russes, allant du lavage au séchage, à travers de grandes portes aux rideaux de plastique.

Toutes passant du sale au propre, du purgatoire au paradis, de la vie à la mort.

Elle se revoit poussant son chariot de nippes au milieu des monticules édulcorées, traversant des paysages aux couleurs improbables. Tissus rose bonbon, blanc aspirine, vert hôpital. C’est à cette époque qu’elle s’était mise à collectionner les petites choses qui tombaient des poches des uniformes mouillés, des blouses et des tabliers. A ses pieds souvent échouaient des boutons de toutes tailles, des vis, des clous, des épingles à nourrice. Parfois des valves de chambre à air, des trombones ou bien des lames de rasoir.

Cette rançon de pacotille qui lui emplissait les poches, elle la ramenait chez elle, au petit matin. Elle les contemplait, les yeux plissés de fatigue, et les rangeait soigneusement avec les autres dans des petites boites en cartons portant au feutre noir le mot

‘Trésors’.

Ils l’ont rendu heureuse un moment, illuminé ses nuits. Ils ont brillé clair dans la mansarde de son désespoir. Ces petits bouts de rien, des bouts de vie, celle des autres, de ces inconnus en bleu de travail qu’il lui arrivait de serrer contre elle comme des âmes perdues, errantes. Des hommes invisibles sans voix ni regard.

Chaque nuit, inlassables, performant une longue danse macabre.

Légère.

Gracieuse.

 Ininterrompue.

Se souvenir du bruit que faisaient les machines infernales lui glace le sang. Prise dans les rouages d’une horloge mécanique, elle se souvient, elle serre les dents. Elle s’accroche, comme dans l’temps, aux aiguilles et aux chiffres du maitre cadran, en attendant que le jour vienne.

Devant le grand supermarché, les fourmis s’activent, noël approche, et le sapin fardé de milles bougies pleure ses racines meurtries. Les devantures décorées de nains rouges chapeautés, travestis et grossièrement grimés lui donnent la nausée.  Elle a dans le cœur un courant d’air glaçant. Le vent du nord qui balaye aux pas des portes les pauvres gens. Pourtant il suffit d’un simple feu de cheminée pour voir la flamme d’un cœur se rallumer.

 

 

GM

Trésors

Linge qui sèche au vent

2019

La vendeuse de Goémon

 

 

Portée par la marée, bientôt sous les trombes d'eau, toute ruisselante elle marche.
Le long d'un banc de sable, une fois l'averse passée, la vendeuse de Goémon, sandales et chaussettes humides, au café dévore une tarte accompagnée d'un café chaud.
Elle a vu la Finlande, connu la neige, le froid.
Les aurores boréales, la campagne et tout ça.
Quand elle pense à chez elle, elle entend les mouettes rirent, le vent qui frappe et se défoule comme un homme sur sa femme.
Elle en pleure de joie d'avoir retrouvé sa Normandie grise.
Son île de malheur et ses tristes mines.
Elle soupire.

Dehors on entend les chants des travailleurs allant au mazout.
Ça lui donne chaud au cœur autant que ça la dégoûte.
Cette vie d'infortune qui rend les histoires passionnantes.
Le soir tombe et entre dans le bistrot. Les humeurs s'assombrissent.
Les motos se garent, les moteurs vrombissent.

Regards hagards. 
Que cherchent-ils tous ici, sinon un peu de chaleur, bravant le froid, cherchant comme les autres le bonheur ailleurs. Toujours plus loin de chez eux. 
Dans l'assiette il ne reste que miettes.

La porte grince ouverte mais il n'y a personne. Juste un motard qui regarde au loin la petite silhouette pâle de la fille aux bottes pleines d'eau, qui sous le vent disparaît dans la brume et le varech.

 

 

GM

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La sauvage au lourd manteau

2019

Celles qui attendent

 

 

Elle a rêvé cette nuit encore d'une chanson douce-amère. 
De cette brune qui attend sur le port que revienne son homme qui a pris la mer.
Ses reins s'alourdissent un peu chaque jour et chaque jour ses yeux s'abiment à chercher au loin des bateaux invisibles.
Ça lui fait sauter le cœur comme une bombe sous la terre, quand elle croit le voir se dessiner sur l'horizon.
Des mirages, des images, aux quatre vents dispersées.
Des prières, des injures aux fond du torrent déversées.
Ailleurs les désirs s'évanouissent. Au siège de son âme l'orage gronde.
Remontant le col de son manteau, elle fredonne une rengaine.
Celle de la goualante d'en bas de chez elle. Qui braille sa misère à qui veut bien l'entendre.
Se glorifiant d'un sourire ou d'une pièce pudiquement semée dans son vieux chapeau.
Encaissés dans sa poitrine, il y a des airs qu'elle aussi voudrait gueuler. 
Dans le café, ça sent le chien mouillé et la cendre froide. La sauvage s'enfonce au creux d'un fauteuil de cuir craquelé. Tout par en lambeau dans ce bouge. Les meubles, les têtes et les histoires du siècle dernier. Tout le monde les connaît. 
Celle qui attend que le vent sur la digue l'emporte. C'est pas la même histoire. Faudrait pas la confondre avec les autres qui font le pied de grue, là dans la rue.
Qui chantent dans le vacarme des marins qui les réchauffent de leurs voix enrouées.
Dans son coin elle fredonne en souriant la ballade des filles à marloux.

 

 

GM

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La sauvage aux marees de septembre

2019

La fin est proche.

 

 

Ce matin elle le sent dans l'air et au travers des herbes salées qui dansent dans la dune.
Allongée dans la courbe de ses hanches douces et froides. Tapie dans le vert, elle attend. Elle reste comme ça des heures durant.

 

Elle observe sur ses doigts les rides qui se sont creusées davantage depuis quelques temps. Pataugé dans la vase trop souvent.
Les jointures se tordent, la peau se tanne, les lignes s'endurcissent.
La tête surtout.

 

L'avalanche d'une minuscule montagne vient ensevelir un scarabée noir passant par là. 
Profondément sous le sable lourd, y glissant les doigts, elle sent la petite bête bien vivante cherchant dans les ténèbres la lumière du monde. 

 

Gratte, gratte, gratte...
 

La voilà, elle est là, dans la paume de sa main, elle ne bouge plus.
Immobile, elle saigne sans blessure. 
La sauvage le sait bien, elle fait la morte. 

 

Comme elle avant, elle l'a fait bien des fois. Ne plus bouger, puis disparaître en fermant les yeux, afin que dans les siens les regards ne s'attardent plus. Pour que l'averse passe, et que le vent ayant tourné ne transporte plus son odeur. 
Sur sa main la bête a laissé en souvenir une goutte dorée. 

 

De plus haut dans la dune on voit la mer. Basse et brune. On entend le vieux qui crie au loin comme la cloche qui braille dans sa pogne. Il gueule. Son cabot l'imite. C'est l'heure de s'y remettre. i’ va pas s'ramasser tout seul eul'varech! 
Soupir.

 

Debout sur la colline elle se dresse. Gonfle ses poumons de l'air marin qui lui trotte dans la tête depuis l'aube. 
Dans ses poches elle met du sable. Comme elle y plonge ses poings, dans la brise elle entend une voix qui lui murmure:

"Courage, la fin est proche."

 

GM

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La fin est proche

Que le coq chante ou pas

 

 

Tout ici est beaucoup trop rigide,
Elle est là depuis trop longtemps.
Son visage se couvre de rides,
Le temps s'effiloche et pourtant.
Comme à l'arrêt d'une gare elle a le sentiment que quelqu'un l'attend.
Qu'il est venu mais bien trop tard,
Qu'elle s'est perdue en comptant, les minutes, les secondes, usé la pendule où défile à toute allure les regards des passants.
Faisant par magie, une piste aux étoiles d'un quai de gare.

Les gens fouillent leurs poches ventrues.
Des clés, des pièces, des mots d'amour.

Ils ne savent pas que dans les rues tant de passions impossibles courent.
Ils ne savent pas non plus ce qui se cache au fond des poches de ces messagers inconnus.
Que selon eux la fin est proche, que plus rien ne sert de courir.
La guerre au galop se rapproche, qu'ils s'en iront tous y mourir sans une lettre d'amour en poche. 

 

Que le coq chante ou qu'il pleure un nouveau jour viendra.
D'un quai de gare aux lueurs d'espoir.
Que le coq chante ou pas.

 

 

GM

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En attendant

2019

Le chemin

 

Fourmi ne te perds pas en chemin.
La route est longue d'ici à demain. Ta carapace ne te protège pas du destin.
Pourtant elle est dure, dure comme le chagrin.
Celui dont tu enduis ta peau de marin.

Dans l'immensité bleue de ses reins, la mer se joue de ton imprudence.
En ses flans ton navire penche, dangereusement il danse, quand de tout bord tu l'offense, de la seule présence.
Comme la bête dans le dos qui gratte et qu'aveuglement tu tentes d'occire.
Sous les voiles on voit frémir ta peau de cuir.
Sous le vent du nord qui glace et laisse tes sens s'affaiblir.

Fourmi ne te perds pas en chemin, garde bien entre nous la distance. Protège toi des intempéries de l'amour, sens ce vent qui nous porte l'un vers l'autre.
 

Résiste. 
 

Ne succombe pas aux chants du fond des mers.
Il n'est de plus beau combat que celui de l'homme abattant sa faiblesse. Et plus belle encore la récompense que le vide qui s'en suit.

Fourmi ne te perds pas en chemin, la route est longue vers ces contrées que tu poursuis sans relâche. 
Des forêts de marguerites et de pissenlits font devant toi une jungle impénétrable.
Cachant çà et là des châteaux imprenables.
Mais en rêverie tu te perds, pourtant ton père te l'as dit bien des fois:
"Surtout en chemin ne t'attardes pas!"
Mais toi, désobéissant petit soldat, tu t'arrêtes, t'étire et t'endors en chemin. 
Tu observes les rues qu'ont creusé les ruisseaux. Tu ne demandes rien à personne, seulement de vivre et d'aimer. 
De voir le jour comme toi s'allonger.
Comptes tu toujours les marches des escaliers? Les pierres des remparts et les feuilles des noisetiers? 
Cours, cours petite fourmi, ne te perds pas en chemin, car la route est longue d'ici à demain.

 

GM

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Le chemin

2019

Des oiseaux de passage

 

Le journal du matin est plié sur la table. 
Près de lui un mouchoir imbibé d'eau renversée plus tôt, légèrement rosé. La tâche n'est restée qu'un instant dans le bois. Le soleil s'est chargé de la faire disparaître. 
La théière tourne le dos à la tasse. 
Indifférente, elle regarde la rue. 
Entre le sel et le poivre, une seule rose rouge en synthétique se noie dans un vase étriqué. 
Dehors, les bus dansent encore et toujours, sans trêve. On les voit roulant sur du velour comme dans les rêves.
Ils jouent une mélodie que les amoureux de la terrasse ignorent, ou semblent ne pas remarquer.
L'homme sourit, elle lui caresse le visage longuement, en tendant le bras de l'autre côté de la table. Puis il se lève, l'embrasse au coin de l'œil et s'en va. En s'adossant contre sa chaise, elle le suit des yeux. Jusqu'à ce que sa silhouette s'évapore dans la foule. 
C'est une romance sans paroles fort charmante. 
Les mots, souvent, sont superflus. 
Les regards en disent assez pour savoir où ils vont et ce qu'ils cherchent.
Une part de bonheur dans un coin secret dont ils feront leur nid.
Un endroit où ils se retrouveront après leur journée de travail. 
Ils se regarderont dans le blanc des yeux. 
Dans l'iris aussi.
Ils s'examineront sans rien dire. Des silences entrecoupés de sourires.
Gênés, moqueurs, emplis de désir. Puis le jour dans les bras de la nuit finira par s'évanouir.

Le gâteau sur la table se flétrit au soleil. Ils sont partis l'un après l'autre et n'ont pas pris la peine de le finir.
Les bruyants sont entrés en fanfare dans le café, avec un caddie chargé de journaux et de fleurs.

Sortie avec fracas,
Puis soudain plus rien.

Comme des oiseaux de passages, certains ont piaillé, d'autres pas.

 

GM

Eternite retrouvee

2019

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Oiseau solitaire

2019

Le jour J

 

Le bois ciré de la table se gorge des rayons chauds du soleil matinal.

Simple, calme, il respire comme un enfant qui dort profondément.

D’une sérénité désirable au sourire figé comme une statue défiant le temps.

Ce même soleil réchauffe la terre depuis des millénaires, avec le désir ardent de faire pousser des arbres et des gamins pour y grimper.

Il y a 70 ans jour pour jour, mon grand-père paternel se battait du haut d’une colline de sable, à la chaleur de l’astre écrasant, courant dans la dune, arme au poing, évitant rutilantes balles et grenades. N’ayant pour objectif que de sortir vivant de cette jungle familière, et d’en finir avec l’envahisseur, qui lui avait pris ses terres et démoli le cœur avec ses obus et ses hordes de chiens tueurs.

Toute cette rage de vivre. Tenant dans ses mains son casque cabossé. Agrippant ce qui lui restait de courage. Pensait-il ce matin-là, dans le feu de l’action, aux fleurs, aux lauriers, à la libération de la France ?

Ou bien pensait-il seulement à retrouver le goût des fraises fraiches que l’on cueille dans les champs, à la paix et aux beaux jours revenus. Aux interminables rêveries estivales, aux bains de mer, et promenades dominicales. Se voyait-il tête reposant sur un oreiller de lin propre, comptant les moutons afin de s’endormir ? Les voyait-il sauter d’herbe en herbe, légers et improbables, avec leurs pattes invisibles?

Rêver la nuit comme le jour, c’est sans doute le luxe qu’il n’avait pas à cette époque.

Ses pensées et ses souvenirs, je ne les connais pas. Il ne me reste rien de ce temps-là.

La mer a réclamé tous les corps flottant à ses pieds. L’eau rougie a repris sa couleur émeraude, pure et enchanteresse.

Toutes preuves dissimulées. Jamais on ne pourrait s’imaginer, que le sang sur nos terres ait tant coulé.

Pour la paix.                                          La longue paix.

 

Dans une petite boîte en carton jaunie couronnée d’une médaille surannée, accompagnée d’une lettre aux paroles affadies. Voilà ce qu’il me reste du D-day.

 

GM

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Il avait 18ans le jour du debarquement

2019

La complainte du chat perché

A petits pas, il s'est mis là, au creux d'un saule aux cheveux longs.                        

A pas feutrés, au crayon dessiné, tout là-haut sur le bleu d'une page de carnet, est née l'ébauche d'un arc, comme une arche perchée. 

Sur une feuille d'arbre percée, bien au-dessus penché, observant le chahut des pigeons et des gens pressés. Trône sur une branche, la veule bête, le félin roi. “Tout cela est à moi” dites-vous qu'il se dit tout bas? 

Ce n’est pas le cas de celui-là, prisonnier de son beffroi. Car il n’a dans le regard ni fierté ni joie. Il ne sait lui même pas comment il est arrivé là! Redescendre c’est compliqué, ayant pris goût à ces hauts quartiers.

  Il y a des fois, quand les nuages s'évadent et que l'azur prend place. Pigeons et passants, n'entendent plus que les rires des enfants, dans les prés ou dans les champs.

Du haut d’une tour de bois,  aux quatre vent dispersée, on entend la complainte du chat perché.

 

GM

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Chat perche

2019

L'éternité

Les branches et les feuilles du grand érable frissonnent dans la brise légère et chaude, comme le froissement d'épaule de deux étrangers se frôlant par hasard au détour d'une rue.
Les ombres dansantes qu'elles projettent contre le mur de briques rouges de l'ancienne brasserie, se balancent sur le rythme étrangement syncopé des grands bras mous de l'arbre centenaire.
Tout chargés d’oisillons gazouilleurs, il berce les nids envahisseurs avec un amour paternel.
Bienfaiteur et serein, calme et silencieux, il écoute ses petits indigènes chanter leur enfance.

A ses pieds je contemple ses grands yeux clairs et endormis. Sa longue barbe et son écorce couverte de fourmis.
Il ne parle guère mais je sais ce qu'il ressent.
Il regarde la vie se défaire et les jours courir dans son sang.
Le soleil lui brûle la peau mais il ne bronche pas. Seuls quelques poils sur sa nuque se dressent quand les souvenirs reviennent.

Rien ne lui fera quitter son pays qu'il aime.

Je revois ses orteils ensevellis sous le sable, gigottant gaiement sous les coups de pelle que je lui donne comme pour tuer des bestioles venues tout droit d'un enfer souterrain.

Il ne bouge pas.

Ses chevilles sont prises dans les racines de ses pères.

Il reste là.

Statue du souvenir gorgée de soleil.

Immense. Solitaire.

Perché dans sa tour d'argent. Il regarde chaque matin naître un ciel plus épatant.
Nuages moutonneux nageant jusqu'à l'horizon.
Son regard s'endort, ivre, sur le lit de l'Atlantique.

Au plus haut de la plus haute branche, depuis son nid d'aigle il cherche à capturer la dernière lueur d'un phare qui s'éteint.

C'est là, sur la mer qu'il l'aura retrouvé.

L'éternité.

GM

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L'éternité retrouvée

2019

La fille à la proue

La fille à la proue, seins nus au vent, ne s’offusque guère du regard des vivants.
Ceux qui sur sa route passent ou trépassent ne troublent en rien son teint boudeur.
De bois elle est faite et dur est son cœur, tant elle porte de bleus à l’âme.
Filant sur la lame au-dessous d’eux, les miséreux humides et mousseux, boivent à ne plus savoir compter jusqu’à deux. Trois dés de quatre-vingt-et-un, lancés au petit matin, roulent sur le feutre verdâtre usé du tapis de jeu. Au rythme du roulis de l’eau et du râle gras des marins exténués.
Mordant, jurant et jetant au bon vent la chance qui va tourner.
Sous l’œil amer de l’homme délaissés par l’amour, la mer coule sombre et soûle.
La prunelle torve aux cils courts et la rousse barbe autour. Le mégot mouillé qui fait la mine de papier mâché de ces moineaux virils, chante la même chanson.
Dieu qu’elle est belle cette fille de bois qui s’élance à corps et à cœur sur les flots.
Féroce et farouche, elle file. Elle fend la vague avec son beau visage.
Telle la flèche aiguë d’Artémis perçant le flanc d’une bête sauvage.
S’approchant du rivage, les lueurs du port dans la nuit font comme des mirages. Devant ses lanternes brûlantes se serrent les gorges nouées de tous les gars que la mer trimbale.
Encore et toujours ils sont guidés par le parfum des Vénus qui les attendent à quai, la douce odeur des morues fraîchement débarquées.

GM

La fille a la proue

Fendant la vague

2019

Intime Confusion

 

Dessiner. Dessiner quoi, qui, pourquoi?

Dire ce que l’on a sur le cœur, ou pas?

Avancer à pas de géant. Évoluer pas à pas.

J’ai envie d’aller je ne sais où, faire je ne sais quoi.

J’ai perdu le sens de la vie dans la cabine d’aiguillage.

J’ai piqué une jolie robe dans la cabine d’essayage.

 

Je ne sais plus, où que je sois, où je vais et pourquoi.

Tout semble si futile. Rien de ce que je fais n’est utile.

Seulement pour moi-même. Ouvrir les yeux grands.

                 Rester à ne rien faire.                       

Là.                   Assise.               Immobile.

Tout semble si futile. Quand je regarde au dehors.

 

Reste. Je t’en prie.

L’océan nous a séparé. Au loin emporté. 

Tu ne bouges plus. Sous les flots.  Au fond.       Là.        Tout gonflé d’eau.

 

Deviner. Deviner quoi? Les pensées des gens, des gens biens, des malfrats?

J’ai mal aux gens. Je ne mords plus, et le bleu du ciel m’envoie des mouettes en rafales.

Hier semble si loin.   Toi.    Moi.    Le bateau.    La vie d’avant.    Nous.

        Les désirs d’aujourd’hui. 

Les livres, les lits, les fenêtres ouvertes sur des cours intérieures. 

Vides et fraîches.

Libre comme un courant d’air dévalant les marches des escaliers, quatre à quatre.

Envoyant des sourires en l’air. Libre comme avant.            Nous. 

Le vent collé à la proue.

Les bras. Jetés devant. Toujours devant. Le ventre en avant, ivre et vorace.

Lui. Encore lui. Qui me regarde vivre devant et partir.

 

Fermer la porte. Quelle jolie porte. Rosée. Fermée. 

Il me semble que le monde s’est endormi derrière elle. 

Comme une vieille clocharde qui s’endort en chantant, 

couchée sur la langue rosée d’une huître géante. 

Douce meringue laiteuse. 

Nous sommes la perle nacrée. Léchés, choyés, préservés du dehors.

 

Il n’y a pas d’issue. Pas d’air. 

Seulement la salive de la mer. 

Il est minuit. Le soleil brille et je ne veux plus dormir.

 

GM